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30.11.2007

Charles Maurras ou le nationalisme intelligent

Au nationalisme pessimiste, le royaliste Charles Maurras est bien la figure de l’homme debout ; celui qui refuse le désespoir et le défaitisme historique en estimant qu’une espérance collective ne peut pas être domptée.

Héros du refus du déclin, Maurras l’est indiscutablement, lui dont le polémiste Léon Daudet écrit qu’il « ignore la déconvenue, le recul, ou le temps d’arrêt. Sans cesse il avance vers son but, du même pas décidé, entraînant son monde derrière lui ». Ainsi se dégage l’image d’un homme d’action et de combat. Un combat de toute une vie qui à plusieurs reprises inquiétera la démocratie, « Trente-cinq ans de controverses et de discutions qui aboutirent à l’émeute toutes les fois qu’il le fallu » (1943).

Pour une telle destinée il faut du courage et Maurras n’en est pas avare. Par ses multiples duels, par ses séjours en prison (9 ans), par sa témérité insolente face à ses juges - jouant sa tête devant le procureur Mornay - auquel il réplique : « Si c’est face, grand essor de nos idées. Pile ? Plus grand essor de nos idées arrosé de mon sang» (1945).

Théoricien de l’action

Maurras délimite donc la juste frontière entre ceux qui n’acceptent que de vivre du nationalisme et ceux qui acceptent de mourir pour lui. Ainsi peu à peu se dessine le véritable portrait de Maurras, fort peu conforme à l’idée que ses détracteurs de droite cherchent à imposer. Cet intellectuel avec son goût suprême de la provocation a quelque chose de fringant dans ses attitudes. Maurras triomphant de François Crucy à l’épée de combat en juillet 1904 et confessant encore en 1943 son amour du fleuret et de la planche des salles d’armes; qu’on est loin de la caricature du vieillard desséché mise en forme par le célèbre critique musical Lucien Rebatet. Ainsi Georges Sorel a-t-il raison d’affirmer que « tes véritables ennemis de Maurras sont à droite ».

Sorel et Maurras sont les deux intellectuels français du XX siècle qui placent l’action au coeur de leurs préoccupations. Mais alors que le philosophe du syndicalisme révolutionnaire théorise la violence, le royaliste lance les travaux pratiques sur le pavé parisien. En 1943, à l’hiver de sa vie, Maurras explique que « le thème des réflexions sur la Violence avait donc été pratiqué et professé par nous vers cette même époque où Georges Sorel les mettait par écrit. Mais - grave différence - notre violence était au service de la raison ».

De là, toute la distinction entre les deux hommes. Pour Maurras la violence n’est pas cette tension qui perpétue l’homme. Le résultat y compte plus que l’effort.

Le rénovateur du royalisme se fait une trop haute opinion de l’action pour la galvauder dans une quelconque agitation pseudo révolutionnaire. Ce qui l’intéresse dans l’action c’est bien entendu le sérieux qu’on y apporte mais surtout l’importance du but qu’elle se propose. Il est clair que la violence n’est pas pour lui cette activité physique à laquelle on pense spontanément, mais surtout cette attitude de détermination au caractère mobilisateur. Comme Sorel il pense qu’il ne faut pas confondre la violence avec des brutalités sanguinaires qui ne riment à rien. La violence terroriste est le fait d’hommes incertains, faisant preuve d’un aveuglement dans l’action qu’on aurait tort de prendre pour de la décision.

Chez Maurras la violence est la manifestation d’une volonté qui fait savoir qu’elle ne reculera devant rien pour s’imposer : aussi rejoint-il Sorel qui pense que « la vraie violence c’est ce qui est nécessaire pour aller au bout de ses idées ».

Une stratégie

Ainsi la violence maurrassienne, c’est l’idée en acte et l’affirmation que les doctrines qui se constituent en dehors de l’action ne sont que de creuses spéculations. Dans le Figaro du 13 septembre 1901 Maurras écrit : « Nos calculs tendent à l’action. Il est vrai qu’ils ne tendent qu’à l’action utile. Tenant à refaire la France et voyant que la France ne pourra se refaire que par la monarchie, nous prenons les moyens de refaire la monarchie ». Par la suite il précise qu’il faut dans un premier temps constituer un état d’esprit royaliste pour, dans une seconde étape frapper un coup de force afin d’établir la monarchie traditionnelle, fédérative et nationale. Ce coup de force est légitime, puisqu’il brise un régime dont toutes les pénsées tendent à déraciner le peuple français. Ce coup de force est nécessaire, car il est impossible d’en finir autrement avec ce régime qui, tenant les unies, ne les lâchera pas.

En décembre 1907, le thème du premier Congrès de la Ligue porte sur la prise de pouvoir. Le numéro de janvier 1908 de la Revue comporte le texte complet du futur opuscule Si le coup de force est possible que Maurras joint en annexe de sa “bible” : l’Enquête sur la monarchie. L’année 1908 donne également le jour aux Camelots du roi ainsi qu’au journal quotidien et cette période, loin d’être la fin de l’âge d’or du maurrassisme, doit être véritablement considérée comme l’année de toutes les audaces.

De ses articles au Soleil (1899), en passant par l’Enquête sur la Monarchie (1901), l’Avenir de l’intelligence (1905), le premier congrès d’A.F (1907), mais aussi dans l’A.F quotidienne (1925), au Signe de Flore (1933), sans oublier La Contre-révolution spontanée (1943) et jusqu’à sa correspondance de la prison de Clairvaux ( 1951 ).

Pour être le seul penseur politique français à formaliser une théorie du coup de force, Maurras, tout au long de sa vie, ne cesse d’offusquer les imbéciles et les tièdes. “La Recherche, la Discussion, l’Emeute” martèle la méthode maurrassienne. La pensée du lutteur royaliste est vigoureuse, l’air y est vif. Trop vif pour les monarchistes mollusques et les faux durs du nationalisme.

C’est pourquoi à toutes les époques Maurras doit faire face à un double procès. D’abord celui intenté par les lambineurs de son propre camp qui s’inquiètent d’une restauration qui ne passerait pas par les urnes. Á ceux-là le conspirateur royaliste rappelle que « la fabrication du royaume de France, si elle comporte des chansons de geste et une légende sacrée, comporte aussi des éléments de force et d’audace… », car les monarchistes libéraux oublient trop facilement que les prétendants capétiens placent régulièrement -et certainement trop exclusivement - leurs espoirs dans l’action d’hommes d’armes (le maréchal de Mac Manon pour Henri V, le général Boulanger pour Philippe VII et le général De Gaulle pour Henri VI). Les lambineurs sont par ailleurs clairement désavoués par le jeune comte de Paris (Henri Vf) qui estime, en ce début crucial de l’année 1934 : « Nul doute que à bout de souffle le régime pouvait être renversé. Il suffisait de tenir la rue. L’Action française y régnait en maître. Alors, se décidait-elle ou non ? » (Mémoires d’exil et de combat - 1979). Elle se décida ! Et seule la défection des mollassons fit échouer l’insurrection royaliste. Double défection. Celle du préfet de police Chiappe qui refuse de « marcher » malgré les contacts privilégiés établis par Maxime Real del Sarte et celle des « honnêtes gens » qui trop soucieux de légalité reculent alors que l’Hôtel de Ville est tout juste à un jet de pierre .

Les éternelles critiques

En fait Maurras n’exclue pas la voie légale mais doute de ses chances de réussite. Il se souvient qu’en 1871 les monarchistes, bien que très largement majoritaires au parlement (400 monarchistes, 200 républicains, 30 bonapartistes), ne sont pas parvenu à restaurer le régime royal auquel le pays réel aspire alors.

Toujours dans son propre camp Maurras fait face aux impatients qui confondant action et agitation finissent leur course dans la diaspora des aigris de la dissidence ( la Cagoule, Je Suis Partout ). Paradoxalement ceux qui critiquent Maurras et parlent d’Inaction française sont souvent des hommes de lettres qui, à force de textes rancuniers, parviennent à faire croire à un « écart entre la position théorique de Maurras sur le coup de force et son attitude pratique devant le régime » (Paul Sérant - Les dissidents de l’Action française - 1978). Sont-ils en mesure de comprendre l’ampleur et sa ténacité de la conspiration maurrassienne, ceux qui négligent les six ligueurs morts lors de l’émeute populaire de février 34 ? Le valet de chambre Aufschneider, le musicien Costa,Lecomte l’ouvrier de chez Renault, l’industriel Roubandi, enfin Liévin et Lalande décédés de leurs blessures. Est-ce là les vieilles marquises et les adolescents boutonneux dépeints par les détracteurs du royalisme ?

Le complot permanent

Comment ouvrir les yeux des obsédés du pronunciamiento qui reprochent à Maurras d’avoir passé la nuit du 6 février à l’imprimerie du journal ? Peut-être en rappelant que durant les journées d’émeute de la révolution bolchevique d’octobre 1917 , Lénine avait fixé son poste de commandement dans l’atelier de la Pravda. Lénine et Maurras dont l’historien communiste Jean Ellenstein. dans un entretien avec l’académicien maurrassien Thierry Maulnier (1979), explique que « l’approche méthodologique était un peu la même. Maurras a creusé la vallée où s’est engouffrée la pensée léniniste ». Les maniaques du putsch perçoivent-ils la cohérence de la stratégie pratiquée entre 1905 et 1913 ? Stratégie basée sur la conjonction de deux mouvements contradictoires. Celui de la réaction virulente des deux forces sociales conservatrices que sont l’Eglise (l’affaire des inventaires 1905) et l’Armée (l’affaire Dreyfus 1906). Ensuite celui de la révolte contre l’État républicain de deux forces sociales montantes que sont les fonctionnaires (grèves de postiers 1909) et l’anarcho-syndicalisme (charte d’Amiens 1906). Á l’époque la Presse régimiste et celle des bien-pensants prend cette affaire très au sérieux. On y parle du “complot de la santé” fomenté par les réactionnaires et les syndicalistes. Ce complot qui déstabilise la gauche républicaine et les conservateurs vole en éclat en 1913 lorsque l’anarcho-syndicalisme bascule dans le camp de l’anti-patriotisme et de l’anti-militarisme alors que l’A.F de son côté s’inquiète de plus en plus de la menace allemande. La préoccupation première des néo-royalistes devient alors le danger extérieur dont l’orage explose en août 1914.

Pendant la première guerre mondiale, Maurras, même s’il soutient le gouvernement d’Union sacrée (comme il le fera de 1939 à 1944 avec Daladier, Reynaud et Pétain), ne renonce pas à la prise de pouvoir pour après la Victoire. C’est pourquoi il importe de noter la convergence des faits qui jalonnent l’année 1917 alors que le gouvernement français entame des négociations secrètes avec l’allemagne.

Marius Plateau, réformé après une grave blessure, revient des tranchées plus déterminé que jamais à profiter de circonstances favorables dès que le “boche” sera vaincu. 11 établit des contacts privilégiés avec des membres de la sûreté nationale et de la préfecture de police, ainsi qu’avec un ancien ligueur (1912) devenu chef du deuxième bureau au gouvernement militaire de Paris de qui relève la sécurité de la capitale en raison de l’état de siège. Le tirage du quotidien passe de 19 000 numéros avant 1914 à 156 000 en 1917. Le mouvement crée deux courroies de transmission permettant de relayer ses mots d’ordres (la Ligue de la Guerre d’Appui et la Ligue de Défense Anti-allemande). En août les indicateurs de police signalent des contacts entre Plateau et certains dirigeants syndicalistes, tandis que Léon Daudet collabore avec les fonctionnaires patriote, avec la semi complicité du Garde des sceaux Peret.

Le gouvernement est alors sur la défensive et toutes les unités favorables à l’Action française sont l’objet d’une surveillance “spéciale”, en particulier les régiments de cavalerie stationnés aux environs de Paris. Lorsque Daudet obtient l’arrestation pour trahison de son vieil ennemi le dirigeant radical Caillaux, le premier ministre Painlevé ordonne une enquête sur les activités secrètes des royalistes et les accuse de complot contre la sûreté de l’État. Heureusement la popularité et l’habileté tactique protègent l’organisation de sanctions justifiées par les dossiers trouvés chez Plateau, et portant sur les opinions des officiers d’unité en garnison autour de Paris. L’alerte est chaude pour le pays légal qui se venge de sa grande frayeur en 1923, lorsque Marius Plateau est « opportunément » assassiné à coup de revolver par une « anarchiste ».

Avec Maurras, pas question d’attendre d’hypothétiques lendemains qui chantent dans le phantasme d’une Révolution Prolétarienne, Mondiale ou Européenne. Demain sera fait de ce que nous saurons en faire. Voilà pourquoi il ose imaginer autre chose que ce qui existe en terme de prise de pouvoir et d’organisation, et si l’A.F parvient à s’imposer auprès des “cols blancs” et de la jeunesse des écoles, c’est qu’elle invente de nouvelles techniques d’action. Maxime Real del Sarte lance la guérilla urbaine contre les juges et les policiers de l’État républicain, l’A.F est le premier mouvement politique, sous la direction de Georges Calzant, à occuper une faculté et à faire plier les mandarins de l’Université. Le menuisier Lucien Lacour giflant Aristide Briand et Maurice Pujo fessant le professeur Thalamas ne sombrent pas dans l’activisme d’attitude qui cherche à effrayer le bourgeois, mais ils inventent une nouvelle pratique, celle de la contre-révolution permanente.

Germain PHILIPPE

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