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09.09.2007
Libéralisme et nationalisme
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Bien sûr, les idées se valent et chacun porte en soi sa propre vérité ; mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. Celle du socialiste est une vérité convenable, compatible avec la bienséance intellectuelle. La raison de cette préférence, de cette tolérance complice, c'est que socialisme et libéralisme ont le même fond, la même origine. Le premier n'est jamais que la version utopique du second, son petit frère maladroit, plus crue!, et passant pour tendre, crédité d'une générosité dont l'autre se sait par trop dépourvu, appuyant davantage sur l'égalité, un peu moins sur la liberté... D'où ce gros complexe des libéraux, cette honte de sans-coeur à laquelle ils ont si longtemps tenté d'échapper, en se dérobant derrière le faux-semblant d'un pseudo-réalisme économique : « les socialistes rêvent ; nous sommes, nous, des gens sérieux qui ne pouvons pas nous bercer d'illusions en face des nécessités qu'imposent la situation, la conjoncture, la dure loi de l'économie, etc. » Les valeurs, en fait, restent les mêmes.
Le nationalisme, au contraire, met en cause les fondements mêmes du libéralisme. Dès lors, la réponse est connue : pas de liberté pour les ennemis de la liberté, étant bien entendu que la dite liberté appartient, définition et pratique, aux libéraux. Or, le concept de nation gêne ces derniers. Le socialisme se réclame, même en URSS, de l'internationalisme. On préférera d'ailleurs Trotsky à Staline, pas seulement parce que Staline était un assassin : Trotsky en fut un autre ; ni parce qu'il représentait le Parti : au physique comme au moral, son rival incarnait à merveille l'apparatchik ; mais parce qu'on accuse le « petit père des peuples » d'avoir « nationalisé », donc dévoyé le communisme, et pratiqué une politique russe sous couvert de Soviétie, alors que l'ancien chef de l'Armée Rouge demeurait, quant à lui, internationaliste.
Pour un libéral, en revanche, la nation n'a ni signification, ni raison d'être. Comment pourrait-il en aller autrement, puisque seul compte l'individu ? Avant lui, pas de passé ; sans lui, pas d'avenir. De là l'importance, dans le lexique de base du parfait libéral, de la « modernité ». C'est avant tout un amnésique : comment pourrait-il concevoir cet héritage : la nation ? Il se veut individu pleinement souverain, responsable de lui-même, devant lui-même : comment admettrait-il l'autorité supérieure d'une communauté humaine qui assoit sa légitimité sur l'histoire ? Comment supporterait-il 1' Etat qui la cimente ?
Anarchie marchande
Le libéralisme, prévenait Maurras, mène à l'anarchie. Comme le socialisme, et plus tôt encore, il médite la mort de l'Etat, considéré comme un outil provisoirement nécessaire, un mal pour quelque temps inévitable. C'est la logique poussée à l'extrême par les libertariens qui se réclament d'un « anarcho-libéralisme », sorte de compromis entre la raison de non-Etat développée au siècle dernier par les anarcho-syndicalistes, et le credo rousseauiste accomo-dé à la sauce capitaliste : l'individu est sage, sa seule raison lui dicte le chemin d'un Bien qu'il peut seul déterminer, et la loi du marché —on y retrouve du reste la notion de contrat— suffit à régler ses relations avec autrui. Evidemment, le cosmopolitisme est de rigueur : la communauté nie l'individu. On conçoit que cette conception de la société, qui dans les faits isole l'homme et le place en situation de conflit permanent avec son semblable, répugne à l'idée des fortes solidarités à la restauration desquelles aspire le nationalisme.
Pour les héritiers de Rousseau, l'être humain ne peut aliéner une part de sa liberté que par un libre-arbitre au bénéfice d'un bien commun dont le contenu reste d'ailleurs à déterminer. Dans leur bouche, le mot « nation » revêt donc une idée de choix : on parlera du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, du droit à l'autodétermination, etc.
Pour un révolutionnaire —et les libéraux, tout conservateurs qu'ils soient, restent les continuateurs de la Révolution—, la nation deviendra le vecteur d'exportation de l'Idéologie. Ambiguité du vocable : les nationalistes ont montré au contraire qu'on ne choisit pas sa nation, pas plus que sa race, son sexe ou sa famille. Rien de plus contre-révolutionnaire que ce mot de Danton : « On n'emporte pas sa patrie à la semelle de ses souliers ». Ici, le libre-arbitre n'existe pas : l'homme n'est pas maître de sa naissance.
La cathédrale France
En ce sens encore, le nationalisme est l'ennemi du libéralisme. On retrouve la notion d'héritage, si gênante si l'on naît héritier, le contrat est faussé. Il apparaît très antérieur à l'individu. Il échappe à sa volonté : la nation, justement, n'est plus le résultat de cette « volonté de vivre ensemble », comme le voulait Renan, mais devient un patrimoine auquel chaque génération est tenue d'apporter sa part. Chacun devient le maillon d'une chaîne qui ne finit pas et grâce à laquelle l'homme se survit en son oeuvre. Il ne s'agit plus d'une pleine propriété, mais d'un bien tenu en usufruit ; double solidarité nationale : horizontale —avec les vivants— et verticale —avec les morts et les enfants à naître. Le présent se définit alors en vertu du passé, et en fonction de l'avenir : tel est le vrai sens de la Tradition, et voilà pourquoi le libéralisme lui est aussi hostile.
De l'héritage naissent les différences qu'un vrai nationalisme doit par conséquent protéger. Le libéralisme, au contraire, se représente l'homme perdu au néant d'une fausse universalité. Au lieu d'imaginer celle-ci comme la voûte d'une cathédrale qui s'élève, portée par de solides piliers —les identités, puissantes, solidaires et fortes—, un libéral la concevra comme un mauvais dallage au ras du sol, composé d'éléments hétéroclites et disjoints : c'est le cosmopolitisme.
Alors que les flèches des clochers touchent au ciel, ces dalles-là sont bientôt recouvertes de boue, et disparaissent peu à peu jusqu'à ce qu'on les oublie. C'est qu'il est un mot que les nations connaissent, comme les églises, et que les libéraux ignorent. Ce mot-là nous livre la clé de la durée, avec la promesse de la vie. •< Communion ».
Eric LETTY
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