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17.02.2007
Souvenirs de Léon Daudet
La purge de Mark Sangnier
« Pour rien au monde Mark Sangnier n'aurait voulu manquer son discours substantiel sur les méthodes d'assassinat. Ce brave Mark avait tout préparé, tout prévu, tout... sauf ce qui lui est arrivé: « Mark sortait de l'élégant minaret du boulevard Raspail, siège de sa "Démocratie", accompagné de quatre fidèles (deux militaires et deux civils), et s'apprêtait à monter dans un taxi, quand quelques poignes vigoureuses saisirent ses acolytes. Mark, bravement, en profite pour ouvrir l'autre portière de la voiture et se réfugie sur le terre-plein du boulevard. « A peine a-t-il le temps de s'ébrouer, qu'un doux croc-en-jambe le couche délicatement et un traitement nouveau lui est appliqué : un adroit Figaro lui barbouille la tête d'un liquide noir analogue au coaltar, cependant qu'une voix se fait plus tendre: "Allons, Mark, prends ta potion" et le malade récalcitrant ingurgite une bonne dose d'huile de ricin1. « L'agent de faction devant le journal de Mark se démène, revolver au poing, et finalement tire un coup de feu, Sangnier hébété, la bouche pâteuse la figure barbouillée, donne l'impression d'un boxeur nègre titubant dans les cordes. Il pense à son discours manqué, mais l'effet de l'huile de ricin commence à se faire sentir et l'Ami des Boches s'empresse de réintégrer son domicile en balbutiant : "C'est ignoble ! C'est ignoble !" « Il voulait sans doute parler de l'huile, et pourtant celle-ci était d'excellente qualité !
La friction de Viollette
« 5, boulevard Montparnasse. 9 heures du soir. Le citoyen Viollette sort de chez lui et se dirige vers un taxi ; à ce moment précis, il reçoit sur le crâne une friction supérieure... à l'encre violette mélangée à de l'encre grasse et à de l'essence. Oh ! qu'il est vilain ainsi le citoyen Maurice Viollette. « Des agents se précipitent: "Qu'est-ce qu'il y a? « — Regardez mon mari, dit Mme Viollette. « — Regardez-moi, ajoute l'ancien ministre." « Mais il est méconnaissable et les agents l'emmènent au commissariat voisin pour essayer de l'identifier. « Au bout d'une demi-heure, le citoyen Viollette est conduit à l'hôpital Laënnec où après un débarbouillage soigné à la brosse de chiendent et à la pierre ponce il sort sous les rires amusés et narquois du public. « Le citoyen Viollette a prétendu que sa femme avait été molestée ; c'est entièrement faux et par-dessus le marché grotesque.
Moutet
« A 9 h 10, Marius Moutet, l'avocat de Caillaux, sort de chez lui pour se rendre aux Sociétés savantes. Un Camelot du roi s'approche de Moutet et très poliment lui conseille de ne pas aller à la réunion, remerciements, •sourires, poignées de mains. « Après avoir hésité un moment, Moutet se décide et hèle un taxi. Mais, comble de malheur, ce taxi lui est prestement soufflé par deux promeneurs inoffensifs. Dispute, gros mots et finalement on entend ces phrases : « — Vous êtes bien Marius Moutet? « — Parfaitement. « — Eh bien, allez porter cela de ma part à Caillaux !« Et cette commission est appuyée de deux coups de canne. « Moutet hurle comme un socialiste qu'on égorge, il crie : "Au secours, au secours." Nathan Larrier, membre influent de la Ligue des droits de l'homme, prenait précisément le frais à son balcon ; ange gardien laïque, il descend des hauteurs et arrive juste à temps pour consoler Moutet, à qui on venait de vigoureusement secouer la crinière. « Pauvre Moutet, lui qui criait l'autre jour à Daudet: "Vous me répondez des cheveux de Caillaux !"
Un cadeau à Buisson
« Quoi qu'on en dise, les Camelots du roi sont de braves gens, la preuve c'est qu'ils se sont montrés hier soir plein d'indulgence pour l'imbécillité senile de ce pauvre vieux Ferdinand Buisson. « Ils se sont présentés au domicile du président de la Ligue du droit des traîtres, rue Juliette-Lamber, à 11 heures du soir ; une brave concierge vient leur répondre. « "Voici un paquet très urgent pour remettre à M. Ferdinand Buisson, c'est de la part du secrétaire de la Ligue des droits de l'homme." Après un remerciement de la brave femme ils partent. « Le paquet contenait une jolie bouteille d'huile de ricin accompagnée de ce petit mot : « Mon cher Ferdinand, « Nous espérons te guérir de ton embarras gastrique en t'administrant cette médecine romaine qui a si bien réussi au-delà des Alpes. « Dans l'impossibilité de te joindre, nous t'adressons ce petit souvenir qui te permettra d'opérer toi-même cette cure salutaire en attendant le traitement plus complet nécessaire aux méchants petits garçons de ton espèce. « Tu pourras dire à ton ami la truie-verticale Téry qu'il évite de te désigner comme un adversaire résolu des Camelots du roi. Il pourrait t'en cuire... si l'on peut dire.
« Salut, vieille noix.
Les Camelots du roi.
Une réunion où l'on ne s'ennuie pas
« Pendant que se déroulaient ces événements, le public — peu nombreux, il est vrai — qui attendait les orateurs dans la salle des Sociétés savantes, commençait à s'impatienter. A l'entrée, il avait fallu laisser cannes et parapluies au vestiaire, et pour s'asseoir au balcon, des cariai spéciales étaient exigées. Au premier rang des privilégiés à qui la confiand des organisateurs avait octroyé un fauteuil, on remarquait M. l'abbé Desgranges. « Le service d'ordre était assuré par les compagnons anarchistes , commandés par une femme que nous avons rencontrée bien souvent aux réunions de la rue de la Grange-aux-Belles et qui, certain soir, lança uno bombe dans le couloir de la salle Wagram. « — Commencez ! Commencez ! « Pour faire prendre patience aux nombreux Chinois qui se trouvent | dans la salle (ce sont de vrais Chinois : les petits Chinois de Marc Sangnier | sont une espèce depuis longtemps disparue), on vend Le Libertaire et on distribue L'Invendu. « Enfin voici Ferdinand Buisson. « — Mesdames et citoyens, dit-il d'une voix chevrotante, M. Caillaux... « — Hou ! hou ! Caillaux ! « Le tumulte est déchaîné. On se bat. Et voilà déjà un bon quart J d'heure gagné sur l'éloquence du président de la Ligue des droits de] l'homme. « Mais dès que le calme est à peu près rétabli, Ferdinand veut remettre) ça. Il a un discours à placer, cet homme... « — Écoutez-le, voyons ! hurle l'un. « — Non, un autre ! crie son voisin sur un ton conciliant mais étrangement suraigu. « — Vas-y, ma vieille ! « — Mesdames et citoyens... « A ce moment, hélas ! un émissaire essoufflé vient s'arrêter à la porte. Mais ce coureur de Marathon nouveau style vient annoncer une défaite : « — Marc Sangnier a été attaqué ! « Tout le monde est debout. Et — chose étrange — des jeunes hommes qu'il nous semble bien avoir déjà vus quelque part ne sont pas les derniers à flétrir ces procédés honteux... « Ferdinand voudrait bien tirer la morale de cet "attentat", mais l'indignation bruyante de l'assistance l'en empêche. « Au bout de quelque temps, l'animal parvient cependant à ses fins : « — Mesdames et citoyens, on vient de nous annoncer que notre ami Marc Sangnier, au moment où il sortait de chez lui, a été à moitié assommé. Il a été relevé, baignant dans son sang et ne pourra pas venir... « A ce moment précis, Sangnier apparaît. Un peu pâle, certes, mais enfin, il tient sur ses jambes. Il s'est débarbouillé et a changé de linge et est prêt à prendre la parole.
Où l'on parle enfin de Caillaux
« Il lui faut cependant attendre. Car Buisson donne la parole à un obscur parlementaire qui va nous raconter le meurtre de Caillaux à toulouse. On en veut à Caillaux "parce qu'il a tenté de conclure une paix prématurée, comme c'était son droit".Suit un tableau touchant de la modestie de cet ancien président duconseil il qui ne venait que rarement à Toulouse "par discrétion", qui se contentait d'une petite chambrette à l'hôtel de la Gare, au lieu de se loger,comme il en a les moyens, dans un grand "palace" du centre.Des lamentations s'élèvent, et des gémissements sortent de bouches pourtant souriantes. Étrange..., étrange... « Et le morceau se termine par une charge à fond contre le bloc national. Sangnier qui a été élu sur la liste de ce bloc paraît un peu gêné.
Sangnier parle de Sangnier
« Sangnier va nous parler de son petit meurtre à lui, bien à lui. Il ne nous épargne aucun détail. Et l'assistance, mise en joie, est sur le point de l'applaudir à cette histoire de goudron et d'huile de ricin. « Conclusion : les citoyens français sont, dans l'ensemble, des lâches, et les sergents de ville en particulier, qui se sont (dit l'orateur) sauvés au lieu de lui porter secours. « — Aujourd'hui, quand on croit à l'amour, on est assassiné ! (Mouvements divers. On s'empoigne sur divers bancs.)
Où l'on reparle de Caillaux
« M. Robert de Jouvenel1, rédacteur en chef de L'Œuvre a la parole. « — Citoyens, on a assommé notre ami Moutet, alors qu'il sortait de chez lui. Les assassins royalistes nous auront privés de cet homme admirable... Mais, au milieu de l'éloge funèbre, Moutet pénètre dans la salle, faisant miroiter aux yeux de la foule le minuscule pansement qu'il porte avec élégance au petit doigt. « Un jeune homme qui se trouve sur l'estrade lui essuie tendrement le front. « Un auditeur, tout ému, propose d'aller faire leur affaire tout de suite aux gens de L'Action française. Mais un autre préférerait qu'on aille demain faire du chahut devant la Chambre des députés. « — A quelle heure? « — A deux heures et demie ! « — Non, à trois heures... « — Il vaudrait mieux aller devant le Sénat... « — Mais non, c'est idiot, ce que vous dites. Le Sénat est "bon". « Mais M. de Jouvenel n'a pas de peine à mettre tout le monde d'accord en déclarant qu'il ne faut aller nulle part, et que la Ligue des droits de l'homme se chargera d'organiser, un de ces jours, une manifestation.
Moutet parle de Moutet
« Et Moutet nous raconte son assassinat. Il nous confie en passant qu'il habite — tout socialiste qu'il est — un quartier aristocratique. Et comme Buisson ricane, Moutet le remet vertement à sa place : « — J'habite un quartier aristocratique, tout comme notre président. « Mais quelqu'un crie: "Voilà la police !" Alors, dame, alors... on voit la moitié de l'assistance se précipiter vers la sortie... « — Citoyens, Viollette, notre pauvre ami Viollette, a été assommé lui aussi... Il a été aspergé d'un liquide corrosif qu'on est en train d'analyseS au laboratoire municipal. « Instinctivement, l'assistance, d'un seul mouvement, se tourne vers la porte pour voir l'entrée du cadavre. Mais Viollette, qui prend son rôle d'assassiné au sérieux, ne viendra pas. « On subit encore Aulard1, qui parle de Caillaux, un ami de Fieschi, I qui parle de Caillaux, et une ressucée de Jouvenel qui parle encore de Caillaux. « La sortie s'effectue enfin au milieu d'un tumulte indescriptible, tandis I que la garde d'honneur, massée au pied de l'estrade, braille : « — Vive Cottin2 ! Vive Caillaux ! Vive Germaine Berton ! »
Je déjeunai, après cette lecture enchanteresse, de bon appétit, puis pris j le chemin de la Chambre, par cette belle journée de printemps. J'étais accompagné d'une vingtaine de Camelots et de vingt en vingt mètres, sur le trajet, je reconnaissais des figures amies qui contenaient leur gaieté. J'avais calculé mon affaire de façon à être" là un quart d'heure avant la séance, que je pensais devoir être agitée et qui le fut en effet. Il était entendu que, si j'étais frappé et en danger, une centaine de Camelots feraient irruption dans la Chambre et rosseraient ceux qui m'auraient 1 maltraité. Toutes dispositions étaient prises à cet effet. Dès mon arrivée une foule de types de gauche et d'extrême gauche se précipitèrent vers moi en effet, hurlant, invectivant, menaçant. Mais tous nos amis de droite — auxquels je dois rendre cet hommage — se groupèrent, au nombre d'une trentaine, autour de moi et m'entraînèrent vers la salle des séances où, des tribunes, un Camelot guettait le mouvement. Je lui fis signe « ça va bien ». Cependant que dans la salle des pas perdus mes collaborateurs et mon beau-frère Jacques Allard s'engueulaient copieusement avec les rédacteurs de L'Œuvre, de L'Ère nouvelle et autres. Je n'étais guère ému, parce que les circonstances agitées me trouvent généralement calme, parce que je connaissais mes collègues de gauche, bruyants, mais assez froussards au fond, parce que je comptais interrompre ferme les interpellateurs Herriot et Brousse, croyant que leurs laïus seraient affichés... avec mes ripostes. Ce qui Arriva. Tardieu créa une diversion assez habile qui noya la triple cascade il'Herriot, de Brousse et de Sangnier. Quant au ministre de l'Intérieur Maunoury il excita l'hilarité universelle dans les conditions que voici : Tardieu lui ayant demandé « les preuves qui vous permettent de frapper juste et fort, est-ce ce matin que vous les avez eues » ? il répondit « à trois heures quinze ». Cette précision fit merveille. I1 est facile de retourner une assemblée. Quand celle-ci eut dégorgé ses vaines fureurs, dans un indescriptible guignol, elle devint à peu près inerte j'eus tout loisir de lui rappeler à satiété le meurtre de Plateau1. La haine, sur ces trognes encore grimaçantes, avait cédé à une sorte d'intérêt bestial. Je revoyais le cadavre de mon ami étendu dans le petit couloir, l'entendais les sanglots de sa mère. Je ne prévoyais pas un autre cadavre, CELUI d’'un enfant celui-là, ni les sanglots d'une autre mère.
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